Ce dimanche 20 septembre 2026, la cathédrale d’Elne a accueilli une célébration particulière : l’installation officielle de l’abbé Samuel Delmas comme nouveau curé de la communauté de paroisses Sainte-Hélène en Illiberis.

Retrouvez ci-dessous l'homélie de l'Evêque, ainsi que quelques photos.

"Frères et sœurs,

Cette parabole nous est familière : elle touche d’une manière large un thème biblique qui est central et qui est le thème de l’Alliance. Il est question en effet du maître d’un domaine qui embauche des ouvriers pour travailler à sa vigne. Or, nous savons que, dans la Bible, la vigne désigne le peuple d’Israël en tant qu’il est, dans l’histoire du salut, le premier dépositaire, le premier bénéficiaire des promesses d’alliance. Les premiers ouvriers embauchés, ce sont donc les Juifs eux-mêmes, puisque c’est à eux que Dieu s’est adressé, qu’il s’est révélé en premier ; tandis que les derniers, ce sont les païens que le Maître de la vigne va embaucher également tandis qu’ils étaient jusque-là restés à l’écart. La parabole nous éclaire ainsi sur la succession des deux alliances, et donc sur le mystère de l’Église dans son rapport avec Israël.

Il nous faut aborder maintenant l’aspect le plus déroutant de la parabole qui vient de ce que les derniers embauchés, qui n’ont travaillé qu’une heure, perçoivent un salaire identique à ceux qui ont enduré le poids du jour et de la chaleur. Cela heurte évidemment notre sens de la justice. Il y aurait là aujourd'hui de quoi déclencher un défilé de protestation, ou même une grève générale avec des slogans du genre : " A travail inégal, salaire inégal". Reportons-nous donc au tout début de cet évangile : « Le royaume des cieux, est-il dit, est comparable à un maître d’un domaine… ». C’est du royaume des cieux qu’il est question dans cette parabole. Ce que veut par conséquent nous dire Jésus, c’est que dans le royaume, il n’est absolument pas question de mérites personnels évalués en nombre d’heures de travail. Il s’agit avant tout d’accueillir une grâce. À tous les hommes – et pas seulement aux Juifs – Dieu, dans son infinie prodigalité, veut faire le même don extraordinaire et gratuit qui s’appelle le salut. « Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi », dit le maître du domaine au premier embauché. Nous comprenons alors qu’aux yeux de Dieu, il n’y a pas de premiers ou de derniers, il n’y a pas de méritants plus grands que d’autres, il n’y a que des êtres égaux aimés par Lui d’un amour unique.

Cette notion de gratuité – et Jésus en était bien conscient au moment où il proposait cette parabole – était bien difficile à ancrer dans l’esprit des Juifs pour qui la récompense de salut était rigoureusement mesurée à la fidélité de l’homme qui devait observer scrupuleusement tous les préceptes de la Loi. Et nous savons en particulier combien la conscience pharisienne était tatillonne sur ce point. Avec la venue de Jésus s’opère un renversement complet des valeurs. Dans le monde de la grâce, en effet, où Jésus introduit l’homme, la principale mesure de récompense ne peut plus en aucune manière être prise du côté de l’homme, mais du côté de Dieu uniquement chez qui ne se trouve que miséricorde, bienveillance et gratuité. En termes plus théologiques, nous abordons là la question de la priorité de la foi sur les œuvres, ou encore de la priorité de la grâce sur les mérites. La foi précède toujours les œuvres, ce qui ne veut pas dire évidemment que les œuvres soient inutiles et sans valeurs.

Du même coup, nous voici invités à aimer Dieu pour Lui-même et non pour les dons qu’il nous fait. Et c’est ce que nous révèle un détail de la parabole qui n’est pas sans importance. Il s’agit de la question du salaire proprement dit. On aura remarqué en effet que, contrairement aux ouvriers de la première heure à qui le maître promet une rétribution dont le montant est très précisément indiqué (une pièce d’argent), aux ouvriers de la onzième heure, en revanche, le maître ne promet absolument rien : et pourtant ceux-ci acceptent tout de même d’aller travailler. C’est admirable ! On voit bien ce qui différencie l’attitude des premiers ouvriers par rapport aux derniers : tandis que pour les premiers, le Maître ne comptait que dans la mesure où il payait ce qu’il leur devait, les derniers, eux, se sont attachés au Donateur lui-même avant de s’intéresser à la promesse d’une rétribution. Ultimement, donc, on doit dire que seuls les ouvriers de la Onzième heure ont vraiment aimé le maître, gratuitement et sans arrière-pensée.

Permettez-moi, pour conclure, une application de cet évangile à l’événement que nous célébrons ce dimanche : l’installation du Père Samuel, nouveau curé de cette communauté de paroisses Sainte Hélène en Illiberis. Je voudrais vous rendre conscient du cadeau que constitue, pour votre communauté, le don de ce nouveau pasteur. Le Père Samuel vient vers vous avec ses dons, ses talents, ses aptitudes (et elles ont nombreuses) ; mais il vient surtout avec le grand désir de vous servir et de vous aimer à la manière de Jésus. Ne soyez pas étonnés malgré tout si, à l’instar du vigneron de l’Évangile, le Père Samuel, avec une douce obstination, vous appellera à travailler à la vigne du Seigneur. C’est la première mission du prêtre, pasteur d’une communauté, que de rendre les baptisés qui la composent conscients de la dimension missionnaire de leur baptême et donc partie prenante de la mission évangélisatrice de l’Église. Le Père Samuel ne part pas de rien puisqu’en ces paroisses, deux curés, le Père Oriol et le Père Roquefort, ont mobilisé leurs énergies, plusieurs années durant, pour rassembler le peuple chrétien et inventer, avec l’aide de très nombreux laïcs engagés, des chemins d’évangélisation et de mission. Nous leur sommes redevables, avec les autres prêtres qui se sont investis avant eux, de ce beau et patient labeur pastoral.  A la source du ministère sacerdotal, vous le savez, il y a la vie avec le Christ dont saint Paul se faisait le plaidoyer bouleversant dans sa lettre aux Philippiens : « Pour moi vivre, c'est le Christ », s’écrie l’apôtre. Cela, c'est grand le secret de la joie du prêtre et la raison même de son sacerdoce. Pourquoi sommes-nous prêtres ? Pour avoir découvert le trésor de l'amour du Christ et celui de sa vie donnée jusqu’à la Croix pour l'humanité pécheresse. Qui est le Christ, pour le prêtre ? Il est la vie de sa vie et la joie indicible de son cœur. Et la joie du prêtre, c’est de donner la vie du Christ par la célébration des sacrements de l’Église, au sommet desquels est l’Eucharistie par laquelle la grâce du Christ est dispensée à tous.

Mes amis, en cette année diocésaine Bâtisseurs de paix à l’école de Marie, je vous invite à faire de cette communauté de paroisses une maison de famille fraternelle et accueillante. Sachez dépasser les clivages de sensibilité pour ne regarder que le bien des personnes et celui de la communauté à construire. Ouvrez-vous à la prédication et à l’enseignement de votre pasteur qui veut tracer devant vous la voie sacrée de la vérité et de l’amour ! Ouvrez-vous à la vie divine que Dieu veut faire jaillir comme un torrent de ses mains et de son cœur de prêtre. Et que Dieu fasse de cette paroisse une communauté de foi et de joie, une communauté de disciples-missionnaires heureux de témoigner au dehors de cet amour du Christ puisé chaque dimanche à la source de la Parole et de l’Eucharistie. AMEN."

 Thierry Scherrer - Évêque de Perpignan-Elne