Frères et sœurs, chers amis,
Nous en avons été témoins, et cela nous a profondément marqués : lors de la veillée au Stade de France, le pape Léon a dès le début interpellé les jeunes en leur disant : « Vous êtes les saints de France ! »
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« Vous êtes les saints de France ! » Ce n’est pas par démagogie que le pape leur a dit cela, comme pour emporter leur adhésion unanime. Il n’y avait pas non plus de la naïveté dans ses propos : le Saint Père avait bien conscience que, parmi ces milliers de jeunes rassemblés pour l'occasion, il n'y avait pas que des modèles de vertus ; il y avait aussi des garçons et des filles qui, quoique jeunes, avaient des vies tumultueuses. Mais s'ils étaient là justement, c'était certainement avec le secret désir de s'affranchir des ornières du péché pour oser une existence nouvelle qui puisse être pour eux source de liberté et de joie. Ce peut-être ici l'occasion de rappeler que le chrétien est saint en vertu même du baptême qu'il a reçu, et par lequel son existence de péché a été engloutie dans le bain purificateur de la nouvelle naissance. C’est ainsi qu’en préambule de chacune de ses lettres, saint Paul s'adresse aux chrétiens en les appelant « saints » : « vous les saints qui êtes à Rome, à Corinthe, à Éphèse, à Philippe et ailleurs… ».

Et puis la veillée du Stade de France s'est illustrée par la grande fresque des saints et des saintes de France, cette grande famille des témoins du Christ qui ont défilé les uns après les autres sous les yeux des participants. Une manière pour chaque jeune présent de se réapproprier l'histoire de la France dont nous savons qu’elle a été façonnée en grande partie par le témoignage admirable de milliers de chrétiens. « L’histoire de France aurait pu faire l’économie de beaucoup de généraux, de rois et de ministres, écrivait Henri Pourrat : elle n’aurait pas pu se passer de ses saints ». Des jeunes ont pu dire alors qu'ils avaient pu s'identifier au témoignage de ses saints et de ses saintes jusqu'à leur donner de croire que la sainteté est une vocation possible quand bien même des obstacles nombreux se dressent en travers de leur chemin. La plupart des saints ont été des gens très ordinaires. Ce ne sont pas leurs grandes vertus ou performances qui leur ont ouvert les portes du ciel. C'est la conscience émerveillée d'avoir été sauvés par Dieu par pure miséricorde : Leurs vêtements ont été « lavés dans le sang de l'Agneau », ainsi que le disait le beau passage du livre de l'Apocalypse.

La sainteté, nous le comprenons, n’est pas d’abord une question d'âge, de statut ou de performance religieuse, c’est une question d'amour. S’il en est un qui a su nous le montrer, c’est Carlo Acutis dont je vais bénir tout-l’heure une peinture réalisée par Pierre-Henri Rousseau. La sainteté de Carlo Acutis se caractérise avant tout par une spiritualité profondément eucharistique, une foi vécue dans la simplicité du quotidien et une capacité à mettre les talents reçus de Dieu au service des autres. Carlo n'était pas moine ni religieux. C'était un adolescent comme les autres : il aimait l'informatique, les jeux vidéo et les nouvelles technologies. Il aimait le football et les animaux. Il avait des amis et fréquentait l'école. Mais il cherchait à vivre chaque journée avec amour, fidélité et attention aux autres. Carlo était attentif aux personnes que les autres pouvaient oublier. Il aidait les personnes sans domicile, donnait de son argent aux plus pauvres et se montrait particulièrement généreux envers les personnes en difficulté.

Et puisque nous avons réentendu tout-à-l’heure l’évangile des Béatitudes, vous me permettrez d’insister sur la septième d’entre elles, la béatitudes des pacifiques : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ». Nous nous apprêtons en effet à célébrer le Millénaire de la Pau i treva de Déu en faisant mémoire du concile que l’abbé-évêque Oliba présida à Toulouges le 16 mai 1027. Et considérant l’impact que cet événement eut, non seulement en Catalogne, mais dans l’Europe entière, j’ai jugé bon de lancer une année diocésaine sur ce thème : Bâtisseurs de paix à l’école de Marie. Ceux d’entre vous qui ont participé à l’aplec de Font-Romeu, le 6 septembre dernier, en ont été les témoins. Aucun d’entre nous, je pense, ne contestera l’urgente nécessité de prier pour la paix. Regardons les déferlements de violence qui marquent l’actualité de ces dernières semaines en France. Il nous faut prier pour la paix, c'est bien évident. Mais la paix ne s'établira dans notre monde de violence que si nous consentons à en être chacune et chacun les bâtisseurs, la même où nous vivons : dans nos familles, nos milieux de travail ou de loisirs, nos communautés paroissiales ou religieuses. « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Littéralement, il faudrait traduire : « Heureux les faiseurs de paix ». Le mot grec employé par Matthieu, eirēnopoioi, désigne en effet, précisément, des personnes qui font la paix, qui la mettent en œuvre. Il y a donc une dimension active, créatrice et parfois onéreuse de cette vocation. C’est ainsi qu’il existe une véritable sainteté des artisans de paix, une sainteté qui ne se définit pas d'abord par des actes extraordinaires, mais par une manière d'habiter le monde, de rencontrer l'autre et de refuser que la violence ait le dernier mot. Ce peut être, au quotidien, la sainteté de la désescalade en refusant d'alimenter la haine, la vengeance et les logiques d'affrontement. C’est la sainteté du courage qui nous porte à oser prendre la parole, à nous interposer, à dénoncer l'injustice et protéger les plus vulnérables. C’est la sainteté du pardon qui consiste à ouvrir la possibilité d'un avenir qui ne soit pas prisonnier des blessures du passé.

Avec saint François d'Assise, figure emblématique du bâtisseur de paix en son temps – nous fêtions il y a un mois le huitième centenaire de sa mort –, avec sainte Catherine de Sienne et tant d’autres saints et saintes qui ont fait de la paix une vocation, soyons pour notre monde d’aujourd’hui les inlassables, les infatigables bâtisseurs de la paix de Dieu. Qu’il en soit ainsi. Amen

Thierry Scherrer
Évêque de Perpignan-Elne