Retrouvez ci-dessous l'homélie de Monseigneur Scherrer, ainsi que quelques photos :

" Mes amis, qui êtes rassemblés ce matin dans cette cathédrale, je vous pose sans plus attendre la question : quel est donc le prodige que nous fait célébrer Noël ? Et je me risque à vous répondre ainsi : la naissance de Jésus, c'est la réalisation, dans un fait concret de l'histoire, de cette vérité qui a bouleversé l'histoire et que saint Jean a résumée dans cette phrase : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique ». À Noël, Dieu vient nous dire son amour à travers la fragilité d'un tout petit enfant. L'amour qui vient de Dieu s'exprime, se dit, se donne en ce petit enfant. Jésus a beau, par sa naissance, se mêler aux milliards d'hommes qui peuplent la terre depuis ses origines, il est cet homme singulier né à Bethléem de Judée en un temps déterminé de notre histoire. C'est ainsi que l'amour de Dieu, en lui, se fait concret, singulier. Dieu, en effet, n'aime pas l'humanité d'une manière générale, de façon théorique. Son amour, en cet enfant, nous prend, chacune et chacun, dans la singularité de notre existence. Et c'est la condition pour que cet amour soit crédible, pour qu’il soit accueilli et reçu.

Et cet homme Jésus est le Fils de Dieu, coéternel au Père. Si bien que Noël, c'est le mystère d'une filiation partagée : ce Fils qui est aimé éternellement par son Père (dans l'Esprit Saint) nous ouvre le cercle de sa relation filiale. Il est venu, nous redisait l'évangile, pour que nous devenions à notre tour enfants de Dieu. C'est la merveille que nous fait célébrer la solennité de ce jour : à Noël, nous devenons par adoption ce que Jésus est par nature, fils de Dieu. La grâce de notre divinisation, voilà en définitive ce que ce nouveau-né apporte avec lui dans le mystère de sa naissance. Telle est la promesse que le mystère de Noël rend possible : devenir Dieu par participation, rien de moins que cela ! Dès le IIᵉ siècle, saint Irénée de Lyon le proclamait avec force : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Mais ce prodige, entendons-nous bien, Dieu seul peut l'accomplir en notre faveur, c’est un cadeau, c’est un don absolument ! C'est tellement important de le redire. Car devenir Dieu a toujours été un rêve de l'homme, et singulièrement de l'homme moderne : devenir Dieu, mais sans Dieu ! Nous voyons la tentation aujourd’hui pour l’homme coupé de Dieu de s’arroger une toute-puissance qui viendrait de lui-même. Nous le voyons à travers la maîtrise qu’il entend exercer, au moyen de nouvelles lois, sur la vie et sur la mort. C’est aussi ce que promeuvent les tenants du transhumanisme, ce courant qui affirme que dans un futur très proche la technologie permettra de transcender les limites biologiques de l’être humain. Et les promesses de l'intelligence artificielle ne font qu'accroître cette prétention. À l'horizon de 2050, nous promet-on, l’Homme sera numériquement immortel. Il sera doté de potentialités infinies, il revendiquera la prouesse d'être devenu un homme « augmenté », autrement dit un être sans souffrance, sans passion, libéré de toute vulnérabilité et de toute finitude : tel est le rêve prométhéen que nourrit le transhumanisme.

Or voilà qu’en cette solennité de Noël, la révélation vient fissurer le socle de cette prétention orgueilleuse ; et c'est un renversement complet de la situation qui se produit. Car ce que l’homme rêve de devenir par lui-même, Dieu le lui offre en lui donnant son Fils. Mais il ne le fait pas en s’affranchissant des limites de notre humanité. Il le fait en partageant en tout notre condition de créatures, il le fait en descendant lui-même dans la réalité de notre humanité jusque dans sa faiblesse et sa vulnérabilité, il le fait jusqu’à prendre sur lui la souffrance, jusqu'à plonger même dans l'abîme le plus obscur de la déréliction et de la mort. C'est ce que nous dit le prologue de l'évangile de saint Jean dans cette affirmation si forte : « Le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ! » La tentation de la toute-puissance, surtout lorsqu’elle est portée par les lois, conduit top ou tard à l’élimination des plus vulnérables. Or la vulnérabilité est le propre de toute vie humaine, et c’est par elle seulement que nous pouvons entrer dans une relation authentique avec les autres. N’est-ce pas justement ce que nous enseigne ce petit Enfant-Dieu qui nous regarde et nous sourit, ce matin, en nous tendant ses deux bras ?

Dans la lumière de Noël, nous voici donc invités à aimer tout être humain d'un amour inconditionnel et sans limite. Tout être humain, quel qu'il soit : l'enfant qui n'a pas encore vu le jour et que porte sa mère ; l'homme dont nous différencient la langue, la race, la nation, les opinions ; celui qui est défiguré en son esprit ou en son corps ; celui qui semble n'avoir ni sa raison ni son intégrité ; celui dont la vie semble perdue ; celui que nous jugeons criminel ; celui que tous méprisent ou que tous haïssent ; quelqu’homme que ce soit est digne d'amour parce qu'il est, dans le dessein de Dieu, destiné à devenir enfant de Dieu, parce qu'il a en lui ce pouvoir inamissible donné par Dieu de devenir enfant de Dieu. Cela coûte d’aimer, c'est même la plus héroïque des missions. Mais si nous avons compris que cet amour est une grâce, que c'est l'enfant Dieu qui nous en donne le pouvoir infini, alors nous apprendrons à nous aimer de l'amour même dont il nous aime. C’est alors que Noël sera vraiment pour nous un jour de naissance. C’est alors que nous nous laisserons envahir par la joie de Jésus, source d’espérance et d’amour. Qu'il en soit ainsi. Amen."

Thierry Scherrer
Évêque de Perpignan-Elne

Crédit photos : Philippe Duplan