Dimanche 8 mars 2026, à la chapelle Saint Jean‑Paul II, Monseigneur Thierry Scherrer a présidé la messe du 3ᵉ dimanche de Carême, à l’occasion de la deuxième journée de rencontre du parcours du néophytat diocésain.
Ci-dessous, l’homélie de l’évêque.
" La soif et la source : tout l’enseignement que nous recueillons aujourd’hui de cette liturgie de la Parole peut se résumer à travers ces deux mots qui entretiennent naturellement ensemble un rapport logique. C’est en effet la soif qui nous fait aller vers la source. Par ces deux mots, nous entrons au plus profond du mystère nuptial entre Dieu et l’humanité. La source, en effet, c’est Dieu. Dieu est Source en tant que Créateur et cause transcendante de tout ce qui existe. Dieu est Source en tant que son Être n’est qu’une surabondance d’Amour, de Lumière et de Vie. C’est justement pour nous combler de cette plénitude que Dieu nous a appelés à l’existence. Pourquoi existe-t-on ? Pour être rempli par la Source. Si le propre de Dieu est donc d’être Source, le propre de l’homme, c’est d’avoir soif de la Source. Ce qui nous caractérise, nous les humains, c’est cette incomplétude originelle, cet état de manque fondamental qui nous fait nous tourner vers Dieu, qui nous fait aspirer vers Lui comme vers l’unique source capable de satisfaire notre soif d’absolu. C’est ainsi qu’avaient été créé nos premiers parents, dans cet état de dépendance originelle qui les faisaient vivre en harmonie avec Dieu. Mais on connaît la suite : il y a eu le péché et la chute qui ont perverti le rapport de création en donnant à l’homme l’illusion qu’il pouvait être a lui-même sa propre source, autrement dit qu’il pouvait trouver son bonheur en dehors de Dieu. Et cela a été la tragédie, une tragédie dont notre humanité n’a pas fini aujourd’hui encore de mesurer les conséquences. Car au fond tous les drames qui tissent le quotidien, qu’ils soient d’ordre familial, social, économique ou écologique, tous sans exception ont leur cause dans ce refus obstiné de l’homme de se reconnaître dépendant d’une source. Toujours le drame de tous les hommes de tous les temps, c’est de courir après des sources frelatées au lieu d’accueillir de Dieu le bonheur qui seul pourra le combler.
Nous le savons, c’est par le chemin de la première Alliance, d’abord, que Dieu va venir à la rencontre de cette humanité inconstante et rebelle. Dans la première lecture de cette messe, nous voyons comment, durant les années de l’Exode en particulier, le Seigneur offrira sans relâche à son peuple les occasions de revenir à Lui qui est la véritable Source. Le Seigneur va multiplier sous ses yeux les prodiges, les miracles pour le convaincre que Lui seul est à même en réalité de combler ses aspirations les plus profondes. Mais le cœur de l’homme est à ce point endurci et rebelle que la tentative se révèle infructueuse. Loin de se résigner à cet échec, Dieu va décider d’aller plus loin encore. Et l’étape suivante, c’est le mystère de l’incarnation, c’est l’envoi par Dieu de son Fils. Car Dieu ne recule jamais devant l’obstination de l’homme. Que va donc faire le Christ, Fils de Dieu fait homme ? Il va reprendre – mais à l’envers – cette histoire dramatique qui a coupé l’homme de sa source et il va le faire en s’engageant lui-même sur ce chemin d’humilité que l’homme a refusé de prendre. Et c’est le paradoxe le plus bouleversant qui ne devrait jamais cesser de nous étonner : alors même qu’Il est la Source, le Christ va se mettre devant l’homme en situation d’avoir soif. Et c’est bien sûr tout le sens, dans l’Evangile d’aujourd’hui, de cette demande adressée par Jésus à la femme Samaritaine : « Donne-moi à boire ». Par ces mots, Jean nous fait méditer sur le réalisme de l’Incarnation. Dieu n’a pas fait semblant d’assumer notre humanité. Et comme il connaît invariablement nos refus d’accueillir ce qu’Il veut lui-même nous donner, Il ne vient pas à nous d’abord comme un bienfaiteur, Il vient à nous comme un mendiant, un mendiant qui a besoin de nous, qui a besoin de notre amour : « Donne-moi à boire ». Quand on y réfléchit, rien a priori ne prédisposait cette femme a pouvoir un jour rencontrer Jésus. Rien. D’abord parce que c’est une femme et que, du temps de Jésus, les femmes étaient socialement déconsidérées, voire dévalorisées. Ensuite parce qu’il s’agit d’une samaritaine, et qu’aux yeux des Juifs, les samaritains étaient des faux frères et même des hérétiques, des gens en définitive à ne pas fréquenter. Et pourtant l’inattendu se produit autour d’un puits, lieu emblématique par excellence, et à l’heure la plus chaude du jour.
Cette femme, on l’aura compris, symbolise l’Eglise. Elle symbolise l’humanité tout entière, cette humanité blessée par le péché et que Dieu rééduque à chercher à nouveau la vraie source. Cette femme en quelque sorte est une « blessée de l’amour » : elle est allée d’aventures en aventures, chaque fois déçue un peu davantage par ces hommes qu’elle a rencontrés et qui n’ont jamais pu la rendre véritablement heureuse : « tu as eu cinq maris, lui dit Jésus, et l’homme – le sixième – avec lequel tu vis actuellement n’est pas non plus ton mari ». Le sous-entendu est clair : Jésus se présente à cette femme comme le véritable Époux (le septième) seul capable de rassasier enfin sa soif de bonheur. On est émerveillé par la pédagogie avec laquelle le Seigneur, avec un tact incroyable, avec un infini respect va rejoindre cette femme dans la vérité même de son existence jusqu’à faire sourdre en elle le désir d’une eau qui n’est plus seulement une eau naturelle, mais une Eau vive qui a un goût d’éternité, une Eau vive qui est l’Esprit Saint en personne. Cette rencontre prodigieuse avec Jésus marque en tout cas, pour cette femme, le départ d’une nouvelle vie. L’évangile nous dit que, laissant sa cruche, elle s’en retourna à la ville pour raconter à tous ce qui lui était arrivé. Reconnue et aimée pour ce qu’elle était, comblée tout à coup dans sa soif de vérité et d’amour, cette femme se voit libérée dans les profondeurs, et elle devient alors signe pour les autres, témoin des merveilles que Dieu a faites pour elle. Dans la cruche qu’elle laisse en partant au pied de Jésus, on peut voir le symbole de sa vie creuse et orageuse, le symbole de son passé douloureux, de ses égarements, de tous ses désirs qu’elle prétendait pouvoir satisfaire par elle-même et qui l’avaient conduit à la désillusion et à la tristesse.
Frères et sœurs, dans nos vies de tous les jours, n’éprouvons-nous pas, nous aussi parfois, comme un goût d’amertume, comme le sentiment d’un vide, d’un manque que rien, en définitive, ne parvient à combler ? Et si nous abandonnions au pied du Seigneur toutes nos déceptions, nos échecs, nos insatisfactions pour vivre, à travers la rencontre avec Jésus, l’expérience d’une transformation profonde, la grâce d’un nouveau départ ! C’est alors que nous entrerions dans une vitalité nouvelle, c’est alors que notre vie ferait signe à son tour, qu’elle deviendrait véritablement missionnaire. C’est aussi dans le sacrement du pardon que nous pouvons déposer notre cruche au pied du Seigneur, nous décharger du poids du remords et de la culpabilité qui vient d’une existence encore trop repliée sur nous-mêmes. En allant à la rencontre des prêtres, signes sacramentels du Christ, Époux de l’Église, en vivant la démarche personnelle de l’aveu, source de libération et de joie, nous serons « en paix avec Dieu », comme le dit saint Paul, nous aurons, « par la foi, l’accès au monde de la grâce ». Dans le désert de nos vies, la confession est comme un puits de Jacob où nous puisons la force d’avancer sur la route, où nous retrouvons la fraîcheur et l’élan des premières amours. Durant ce temps de Carême, que nous sachions, comme cette femme de Samarie, accueillir cette Eau vive de l’amour, cadeau de l’Esprit Saint, que le Christ veut refaire re-déborder de son cœur vers le nôtre en remplacement de tous ces plaisirs illusoires vers lesquels nous courons et qui nous laissent toujours tristes et insatisfaits. C’est la grâce que nous demandons dans cette eucharistie pour notre joie à tous et pour le salut du monde. Amen."
Monseigneur Thierry Scherrer
