Ce samedi 25 juillet, l'ermitage de Domanova a accueilli une messe d'action de grâce présidée par l'évêque, en présence de Mr le Préfet, Pierre Regnault de la Mothe, le Maire de Rodès, Marc Bianchini, et des paroissiens des villages sinistrés.

Retrouvez-ci dessous quelques images et l'homélie de Monseigneur Thierry Scherrer

"La coïncidence liturgique a voulu que nous nous retrouvions dans cette église de Domanova le jour de la fête de l'apôtre Saint-Jacques. Aussi, je reprends volontiers la parole-phare de l’évangile de ce jour : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ». C'est clairement un recadrage que Jésus opère à l’intention de ses deux disciples Jacques et Jean. Alors que pour la troisième fois consécutive, il leur annonce explicitement la perspective de sa passion et de sa croix, les deux frères ne rêvent que d’ambition et de pouvoir, ils se poussent des coudes pour avoir la meilleure place ; ils se distribuent déjà les portefeuilles ministériels au sein du futur gouvernement que leur Maître était supposé instaurer bientôt. On perçoit très clairement comment les apôtres se sont mépris sur la véritable identité de Jésus : ils l’ont considéré comme un Messie politique venant libérer Israël de l’envahisseur romain ; alors qu’en réalité Jésus est un Messie sauveur venu arracher l’humanité au pouvoir de la mort par la seule puissance de l’amour. « Servir et donner sa vie rançon pour la multitude » : c’est la signature même du Christ, la manière dont le Dieu des chrétiens se révèle au monde et vient à la rencontre des hommes. L'évangile nous affranchit ainsi de toutes les caricatures que nous pourrions nous faire de Dieu : le Dieu des chrétiens n'est pas ce Dieu tyran, ce Dieu jaloux, ce Dieu dominateur et vengeur qui prendrait plaisir à nous voir souffrir. Il est le Dieu qui, par amour pour l'humanité, s'est enfoncé dans l'abîme de notre souffrance et de notre mort pour nous en libérer à jamais. C'est à cette mission que Jésus associera ses deux disciples par pure miséricorde. De pêcheurs de poissons, qu’ils étaient, ils vont devenir pêcheurs d’hommes. Ces hommes qui avaient une famille, un métier, vont tout quitter pour suivre Jésus et devenir à plein temps participants de sa mission de salut dans le sens d’une vie tournée vers les autres, une vie librement donnée par amour. Pêcheurs d’hommes, l'expression est tellement suggestive ! C'est la mission de ceux et celles qui ont choisi de ne pas vivre pour eux, mais de se consacrer aux autres en suivant la voie que Jésus a tracée, celle du service et du don de soi. Pêcheurs d'hommes, cette mission magnifique ne concerne pas seulement les apôtres et leurs successeurs ; elle s'applique à tout disciple qui partage la communauté de destin de Jésus. Et plus largement encore : car les chrétiens n'ont pas le monopole du cœur, innombrables sont ceux qui font du service et du don de soi leur règle de vie… sans tapage ni publicité, par des actions aussi discrètes qu’efficaces, au quotidien. Sont pêcheurs d'hommes, en réalité, tous les hommes de bonne volonté, croyants ou non qui ont fait le choix de se sentir responsable des autres.

Et c'est aussi la voie qui a suivi l'apôtre Paul. Jésus disait : « Donner sa vie pour la multitude » ; Paul traduisait : « Imiter Jésus dans le don total de soi-même avec, au fond du cœur, comme unique source d’initiatives et d’action, le seul trésor de l’amour de Dieu. Ce trésor, il avait conscience de le porter dans un vase d’argile. Mais c'est cette puissance extraordinaire qui lui donnait la force de mener sa mission de fondateur d'églises contre vents et marées. Il en témoigne dans sa lettre aux corinthiens : « Nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés, terrassés mais non pas anéantis, déroutés mais non pas désemparés, pourchassés mais non abandonnés ». Quand on porte en soi le trésor de l'amour, on donne aux autres des raisons de vivre et d'espérer même au cœur des pires vicissitudes. Et je pense à vous, mes amis, qui avez connu cette situation dramatique au plus fort de cet incendie ravageur. Je pense en particulier à ceux d'entre vous qui ont perdu leur maison, leur entreprise, leurs outils de travail. Je pense aux viticulteurs, aux arboriculteurs dont les cultures ont été dévastées. Vous avez été « angoissés », c'est le moins que l'on puisse dire ; vous avez été « terrassés », « pourchassés » provisoirement de votre village. Mais au cœur de ce drame, justement, un formidable élan d'altruisme et de solidarité s'est manifesté à travers des hommes et des femmes qui ont déployé des trésors d'amour et de générosité pour venir vous épauler. C’est ce qui nous permet de ne pas désespérer dans ce monde en proie à tant d’égoïsme : lorsque des drames surviennent, on voit toujours se lever des hommes et des femmes admirables, des personnes qui, dans la géniale inventivité de l’amour, vont déployer toutes leurs énergies pour empêcher que nous soyons oppressés, désemparés, abandonnés, anéantis.

*Ce matin nous voulons rendre grâce pour le grand nombre de ceux et celles qui, oubliant leurs intérêts propres, se sont laissés portés par « le tout aux autres » dans l'élan d'un amour et d'une solidarité extraordinaires. Je pense aux soldats du feu, si courageux, si valeureux ! Je pense aux forces de police et de gendarmerie qui, avec autant d'humanité que de professionnalisme, se sont rendus proches des populations éprouvées ; je pense à vous, Monsieur le préfet, nuit et jour sur la brèche, et à l'intrépide efficacité de de vos services ; je pense aux équipes municipales des villages sinistrés faisant bloc autour de leur maire, singulièrement vous, Mr Bianchini, qui avez fait preuve d’un dévouement admirable ; je pense à tous les bénévoles de tant d’associations qui sont venus apporter une aide d'une manière ou d'une autre. Chacune et chacun, à sa façon, vient éclairer la parole du psalmiste que nous chantions tout à l'heure : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans la joie *».

En cet ermitage qui nous est cher, nous venons nous blottir dans les bras maternels de Marie, Notre-Dame de Domanova. Nous venons puiser à la source de son cœur la grâce de la tendresse et de la consolation. Nous la supplions de nous donner l'espérance nécessaire pour traverser cette épreuve et nous relancer tous ensemble sur la route d'un avenir nouveau. Qu’il en soit ainsi. Amen."

Thierry Scherrer
Évêque de Perpignan-Elne