« La condition des chrétiens au Moyen-Orient ne s’améliorera pas avec la chute de l’État Islamique »

Marc Fromager est le directeur national de l’Aide à l’Église en détresse (AED) en France, organisation pontificale qui œuvre pour le soutien et l’aide matérielle de l’Église et des fidèles partout dans le monde. Il est venu à la maison diocésaine du Parc Ducup mercredi soir, pour animer une conférence débat sur la situation et l’avenir des Chrétiens d’Orient. Entre persécutions, récupérations politiques, stratégies étatiques… cet homme de terrain estime qu’au Moyen Orient les chrétiens qui sont en danger depuis 25 ans ne sont pas près d’espérer un climat apaisé. Pour son travail, Marc Fromager se rend régulièrement sur les zones de conflit. Il était encore à Bagdad il y a un mois et dépeint un climat sous très haute tension. Interview d’un homme de terrain, engagé.
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Qu’est-ce que l’AED et quel est son rôle précisément ?
L’Aide à l’Église en détresse est une fondation pontificale et dépend directement du Vatican. Elle a donc un statut très officiel et particulier. L’organisation est présente dans 24 pays mais œuvre en réalité dans 150 pays. Sa mission est triple : l’information pour rendre de compte de la situation des chrétiens à travers le monde, comment ils vivent, leurs conditions, leurs engagements… ; la prière en soutien spirituel et fraternel à tous les chrétiens ; enfin la collecte de fonds qui permet une aide matérielle à l’Église dans le monde et permet la réalisation de nombreux projets.
Quel type de projets ?
Ces projets sont avant tout pastoraux. Nous œuvrons pour la formation des séminaristes, des prêtres et religieux, pour l’édification de nombreux édifices religieux et établissements catholiques et contribuons au développement de l’Église dans un certain nombre de pays.
Dans certaines régions du monde la condition des chrétiens est plus sensible, comme au Moyen Orient à l’heure actuelle ?
Oui c’est pourquoi nous avons aussi une mission humanitaire par l’aide aux populations chrétiennes réfugiées qui ont fui les exactions et persécutions dans leurs pays. Énormément d’argent a été investi ces dernières années et l’est encore aujourd’hui en Irak par exemple ou en Syrie ou la situation est catastrophique.
Justement l’état de guerre permanent depuis plus d’une décennie au Moyen Orient avec des populations chrétiennes prises en étau et victime d’une radicalisation exponentielle de l’Islam, c’est l’objet d’une conférence que vous donnez à Perpignan. Y’a-t-il, selon vous, de l’espoir pour que la situation s’apaise dans cette région ?
En Irak, la situation s’est fortement dégradée avec la guerre du Golfe. Donc on peut dire que cela fait un quart de siècle que ce pays est en proie au conflit qui oppose les deux courants historiques de l’Islam : chiites contre sunnites. Et au milieu des populations d’autres confessions religieuses, minoritaires, qui sont victimes de cet affrontement clanique et d’une vision expansionniste et radicale de l’islam. Les choses sont allées de mal en pis, avec l’invasion américaine en 2003 et plus récemment à l’été 2014 avec l’apparition de l’organisation État Islamique. En Syrie la situation s’est dégradée depuis 5 ans et demi environ et la volonté occidentale de supprimer le régime en place.
Ces conflits de longue durée et la montée en puissance de l’EI ces dernières années ont fait des milliers de morts et de déplacés. Pourquoi les chrétiens seraient-ils plus en danger encore ?
Tout le monde souffre au Moyen Orient, personne n’est épargné et il ne s’agit pas de faire une échelle de graduation dans l’horreur que vivent les populations des zones de de conflit. Mais la difficulté pour les chrétiens c’est qu’ils sont en minorité dans des zones où la radicalisation des mouvances les plus dures de l’Islam, représentées par Al Qaeda ou l’Etat islamique. De fait il n’y a plus de place pour les Chrétiens ni pour leur culture ni pour leurs croyances. En 2003 ils étaient 500 000 recensés dans la péninsule arabique, aujourd’hui ils ne sont plus que 50 000. Beaucoup ont été soit massacrés soit chassés, soit on fait le choix de l’exode pour survivre.
Les Chrétiens sont-ils les victimes collatérales des politiques militaires atlantistes engagées par les Etats Unis dans cette région ?
Oui et non. On ne peut pas dire que les Chrétiens servent de bouc-émissaires aux incursions occidentales dans cette région dans une opposition strictement religieuse entre l’occident catholique et le monde arabe musulman. Les mauvaises foi tentent de réduire la question à ça mais c’est plus complexe.
C’est un vrai problème de géopolitique. Dans le résumé de votre conférence vous y faites allusion justement. Selon vous les chrétiens d’Orient seraient les victimes des mauvaises décisions prises par les gouvernements occidentaux voulant imposer la démocratie comme modèle mais aussi des luttes de pouvoir de certains régimes du Moyen-Orient qui réclament leur part du gâteau. C’est une réalité ?
Oui clairement. La crise au Moyen Orient n’est pas prête de s’achever avec la chute annoncée de l’Etat Islamique. Car il y a beaucoup d’autres intérêts en jeu. D’un côté l’armée irakienne qui veut réinstaurer son autorité, les kurdes qui revendiquent aussi la suzeraineté de la région, de l’autre les Turcs qui rêvent d’un empire Ottoman du 21e siècle, les iraniens qui veulent s’imposer sur l’échiquier mondial comme premier pays musulman ou encore l’Arabie Saoudite qui vient jouer les trouble-fête pour imposer ses vues. En Syrie, les chrétiens payent directement le prix de l’alliance occidentale — dont la France est aux avant-postes — qui a voulu faire tomber le régime de Bashar El Hassad et qui a conduit à l’émergence de l’EI. Une situation qui a ses répercussions directes sur le sol français. On paye aujourd’hui l’ineptie politique de gouvernants qui n’ont jamais pensée au sort des chrétiens dans cette histoire te n’ont jamais rien fait pour les aider.

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